Roman de l’été : la voiture cacher

Il y a deux jours, en rentrant de la plage, après une longue journée riche de baignades et d’expérimentation, Mohamed me dit : « Viens donc chez moi jeudi soir pour fêter la fin du ramadan ! ».

Ravi de partager un moment important dans la pratique religieuse de mon ami, j’acceptai cette invitation avec émotion et revêtis mes plus belles Havaianas afin d’honorer mon ami et sa famille.

C’est ainsi que je me suis retrouvé ce soir en pleine Aïd el fitr, à déguster des cornes de gazelles et autres makroud, non sans m’être fait confirmer par la mère de Mohamed, cuisinière hors pair de son double état, d’origine et d’adoption, et si soucieuse du respect de mes traditions, qu’aucune règle de cacherout n’avait été enfreinte.

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Mais il faut avouer que je pensais passer une soirée toute autre que celle que je vécus.

Car le hasard, mais certains diront aussi que le hasard n’existe pas et qu’il s’agissait de la main de D…, voulut que je me retrouva assis en tailleur à coté d’un vieil homme à la barbe lisse et d’un blanc immaculé.
Tout le monde semblait à ce point défèrent à son égard qu’il devint rapidement difficile de ne pas laisser la curiosité m’envahir.

Profitant que Mohamed me passa le plat de moufletas, je lui demanda discrètement de m’éclairer sur ce voisin de tapis. Et là, il m’expliqua qu’il s’agissait de son grand oncle, à la fois doyen et protecteur de toute sa famille, la finançant très largement grâce à une richesse considérable.

Abdelatif était serveur en 1952 dans un café de la petite bourgade de Perry County en Pennsylvanie. Natif de Bejaïa, encore appelée Bougie à cette époque précédant l’indépendance d’Algérie, il avait atterrît la-bas en tant que cuisinier d’une délégation diplomatique dans le cadre d’un rapprochement Américano-algérien puis avait obtenu un visa lui permettant de rester quelques temps sur place.

Un matin, il vit rentrer un habitué des lieux avec qui il avait pris l’habitude de discuter. Mais ce jour là, John Hetrick n’était pas d’humeur. Il avait, 2 semaines auparavant, envoyé dans le ravin sa splendide Chrysler Windsor que son père lui avait offert pour son mariage, quatre ans auparavant. Par chance, il n’y avait pas eu de victime mais John ne pouvait pas s’empêcher de penser qu’il s’en était fallu de peu pour que sa fille assise au centre de la banquette arrière, ne se prenne en plein visage ce tableau de bord si rutilant, et pour l’occasion si dangereux, en acajou et acier chromé.

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Depuis, il n’avait de cesse de réfléchir à un moyen de protéger les occupants de sa voiture lors d’un futur potentiel impact, sans pour autant réussir à trouver une parade qui lui semblait valable.

C’est alors que le vieux principe du « gam zou létova » que certains scientifiques nous ont honteusement plagié et pompeusement renommé en sérendipité, rencontre du hasard et de la sagacité, pointa le bout de son nez.

Car encore une fois ce hasard, mais certains diront encore que le hasard n’existe pas et qu’il s’agissait de la main de D…, voulut que, sous les yeux de John qui prenait habituellement son café avec double dose de crème mais sans sucre, Abdelatif lâcha par mégarde un morceau de sucre dont la trajectoire gravitationnelle fut au contact de la crème immédiatement ralentie par son épaisse, mais néanmoins aérée, couche qui flottait à la surface du café.

La scène se déroula comme au ralenti sous les yeux de John qui s’écria (en anglais dans le texte) « Bon sang mais c’est bien sûr ! », avant de serrer Abdelatif dans ses bras et s’en retourner en courant à son atelier sans même boire la tasse qui venait de lui être servie.

A partir de cette date, la vie des 2 hommes basculât.

Et chaque année, Abdelatif reçut un chèque d’un montant qui n’avait de cesse d’augmenter, augmentation proportionnelle aux ventes de voitures dans le monde et donc de l’objet dont John Hetrick était devenu l’inventeur et le détenteur du brevet: l’airbag.

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Car John Hetrik, dans une honnêteté d’une rare existence, avait considéré Abdelatif comme co-inventeur de l’objet devenu révolutionnaire. Et quelques années plus tard, la fortune du grand oncle de Mohamed était devenue colossale.

Mais alors que je m’apprêtais à me resservir un Griwech, ces gâteaux frits et recouverts de miel, en forme d’épis de blé, le vieil oncle se pencha à mon oreille et me chuchota : « c’est avec cela que l’on remplit les ballons ! »

Alors que je le pensais devenu sénile tant cette phrase ne semblait pas avoir de sens, il m’expliqua l’un des secrets de composition de l’air enfermé dans les airbags : il s’agit d’un mélange de différents gaz dont le principal est obtenu à base de dégagements successifs de fermentation ethanolique et malolactique provenant de différents composants 100% naturel (dont des produits issus de l’agriculture céréalière, maraîchère mais également de vignes).

Après une longue explication que je ne saurais reproduire ici, digne des plus grands experts ès physique-chimie en ingénierie automobile afin de m’expliquer les raisons techniques justifiant la composition de ce gaz, je réalisais rapidement le tsunami que représenterait cette révélation sur l’utilisation de la voiture par des millions de juifs dans le monde.

Car en se rappelant que le gaz contenu n’est jamais en phase 100% gazeuse et donc susceptible de contenir des éléments volatils solides non cashers qui peuvent être absorbés, il est évident que les issourim (i.e. les interdictions pour toi ô profane) deviennent nombreux, rendant impossible la conduite d’une voiture équipée d’airbag.

Usant immédiatement de ma dernière appli nouvellement installée, Allorav, mes peurs furent hélas confirmées par le rav de permanence ce soir là, faisant tomber le verdict tel un couperet pendant une brit mila réussie: le tissu des airbag n’étant pas totalement imperméable, et la possibilité d’un accident engendrant la possibilité de l’ouverture de l’airbag engendrant la possibilité de l’échappement du gaz taref (i.e. « non casher » pour toi ô profane) engendrant la possibilité de sa consommation, il devient donc interdit de se déplacer en voiture et kal vahomer (i.e. « à fortiori » pour toi ô profane) d’en être le conducteur.

Précision faîte que l’interdiction tiendrait pour tous les jours de l’année à cause de la présence de dérivés issus de la fermentation de vigne et kal vahomer (cf. plus haut pour toi ô profane) pendant pessah, à cause de dérivés issus de la fermentation de produits céréaliers dont, non seulement  la consommation mais également la détention pendant la fête, est totalement proscrite.

Et une fois de plus, le fameux hasard, mais certains diront…, voulut que le rav contacté fit partie de la commission réunie en urgence il y a quelques années, lors de l’introduction sur le marché du bioéthanol (synthétisé notamment à base de végétaux contenant de l’amidon) en tant que carburant mais, après de nombreux et houleux débats, aucune interdiction pour pessah ne fut prononcée car le hamets potentiellement présent fut considéré comme non comestible, à la différence du cas présent.

Suite à cette alerte et à l’heure où je vous écris, les plus hautes instances rabbiniques de notre pays sont entrées en contact avec celles d’outre-Atlantique et d’Israël afin de procéder à l’écriture d’un communiqué de presse international qui sera relayé dans toutes les communautés juives dans les jours qui viennent et afin, en France, de laisser le temps nécessaire au Consistoire central d’établir la liste des véhicules cashers qui sera publiée dans les petits carnets juste après la liste des produits cashers.

En attendant, le principe de précaution, si cher à notre beau pays, doit s’appliquer à chaque juif et notamment, pour les askenazes qui n’en sont pas exempts, se lever encore plus tôt pour se rendre aux selihot à pied, en vélo ou en club chauffeur en veillant évidemment auparavant à ce que le véhicule ne soit pas équipé d’airbags frontaux ou latéraux à l’arrière.

C’est en pensant aux impacts considérables de l’interdiction à venir, pour l’industrie automobile déjà si mal en point et au manque à gagner des agents verbalisateurs le long du boulevard Voltaire à Paris un vendredi avant chabbath et celui des péages de l’A13 sur le tronçon Paris-Deauville, que je quittais il y a quelques heures seulement le domicile de mon ami Mohamed.

Sur le pas de la porte, je le remerciais lui et sa mère pour cet instant de partage interculturel. Et alors que, comme l’usage l’exige, je m’apprêtais à lui retourner l’invitation pour qu’il vienne à son tour casser chez ma mère notre jeune le plus important, je me souvins in extremis d’une l’information lue quelques jours auparavant sur internet : la suppression de Yom Kippour cette année en France!

Tant pis, je l’inviterais pour le seder de Pessah… Oups !

Auteur : D.D.

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